Voyage en Turquie

Septembre 1989

  Turquie

Parcours

Mer de Marmara
Bursa
Bergama
Selçuk / Ephese
Bodrum
Pamukkale
Izmir
Istanbul

A visiter

Office de Tourisme et d'information de Turquie à Paris

La Turquie fut mon premier grand voyage, sans ami sur place pour guider mes pas. En relisant aujourd'hui mes notes de l'époque, je suis un peu surprise par mes réactions, mon ignorance parfois...
Pourtant, cette première expérience me laisse un souvenir impérissable, et m'a donné envie, pour toujours, de voyager à chaque fois que ce sera possible...

Jeudi 31 août
Mer de Marmara

Je m'habitue peu à peu à l'idée que je suis sur le sol turc...

J'avoue avoir été très impressionnée hier soir en débarquant à l'aéroport : je n'avais jamais posé le pied aussi loin de chez moi... la langue locale m'est totalement obscure, et personne ne m'attendait pour me servir de guide... L'avion bien sûr a eu trois heures de retard, et il a fallu sans tarder trouver un point de chute pour la nuit... Impossible d'obtenir du chauffeur de bus qu'il nous indique la direction de l'hôtel que nous avions sélectionné dans le guide, et nous avons pour finir marchander avec le réceptionniste du "Galata"... qui devait avoir passé des accords avec le chauffeur du bus ! Nous étions avec deux autres français, descendus du même avion que nous, et tout aussi paumés...
Nous avons erré dans le quartier à la recherche d'un troquet où dîner... fort bien d'ailleurs, et à profusion, pour l'équivalent d'un repas à la cantine, l'empressement du serveur en prime...

La nuit, assez longue (j'ai une immense fatigue à compenser), s'est déroulée d'une traite. La chambre était haute de plafond, et les deux petits lits plutôt confortables... Au réveil, c'était le déluge : une pluie torrentielle battait contre les vitres, et dévalait en ruisseaux dans les ruelles sales... Cela cependant ne semblait affoler personne, sauf nous... Mais nous avons constaté que le ciel turc se lave vite de ses eaux... Le désarroi de la veille pourtant ne m'a pas quittée... Désemparée par la difficulté à communiquer dans une langue dont je n'arrive à retenir aucun mot, puisque même "bonjour"et "bonsoir" changent de vocable selon le lieu et l'heure qu'il est... Paniquée pour des choses aussi simples qu'aller acheter des timbres, demander son chemin, se procurer des tickets de bus, choisir son menu sur une carte, et surtout, surtout, moi qui ai d'ordinaire la langue si bien pendue, paniquée à la simple idée d'ouvrir la bouche... Moi si "conquérante", me voilà bien timide et stupide... moi si bavarde, voilà que j'entamerais bien une cure de silence...

Pourtant, les gens sont charmants, prêts à nous aider, à baragouiner l'anglais pour que nous puissions démarrer un simulacre de communication. A vrai dire, je souffre surtout de me sentir "touriste", repérable en tant que telle de fort loin, tant par ma chevelure blonde que par le sac qui boursoufle mon dos... Un peu désorientée dans les rues d'Istanbul, avec un plan trop succinct pour m'y repérer vraiment, éprouvant sottement le besoin d'un détour par le Consulat de France, qui évidemment nous a renvoyés sur le bureau de tourisme, compte-tenu des informations que nous demandions, je nous ai fait déambuler plusieurs heures dans les rues animées de la ville, achetant au passage le précieux foulard qui me permettra d'entrer dans les mosquées, et que, avertie pourtant, j'ai oublié de glisser dans mes bagages...

Cet après-midi, cela allait un peu mieux... Déjeuner dans un restaurant au cadre charmant, qui, toutes proportions gardées, m'a fait penser aux galeries du quartier de la Bourse... Tout autour, dans les ruelles, marchands de fruits, de fleurs, d'objets les plus divers, profusion de couleurs et de bruits, interjections incompréhensibles bien sûr à mes oreilles, mais qui commençaient à composer une musique plus familière... Nous avions en poche un plan plus détaillé, et les horaires des bateaux qui nous permettraient de traverser la mer de Marmara, de rejoindre le continent asiatique... J'avais du mal à quitter Istanbul avant d'en avoir vu les richesses, mais nous avons décidé de visiter la ville au retour, après nous être familiarisés avec ce nouveau pays, sa langue, ses habitants...

Nous voici donc sur le bateau... Deux heures quinze de traversée sur une mer d'huile, le soleil couchant rosissant les côtes et leurs habitations, qui s'éloignent peu à peu... Assise à la poupe du bateau, je laisse mes yeux s'emplir du paysage et du bleu de la mer... Le calme tangage berce mon corps et mon âme, et je me laisse emplir, peu à peu, par l'atmosphère de cette terre étrangère dont j'ai eu si fort envie, depuis que j'ai décidé ce voyage...

Vendredi 1er septembre
Bursa

S'attabler est un moment rassurant, surtout lorsqu'on commence à faire le lien entre la carte et ce que l'on va trouver dans son assiette. On m'avait prévenue : la nourriture turque est agréable, alternant la fraîcheur des salades et des fruits, la saveur simple des viandes grillées et le piquant léger de petits piments verts qui accompagnent presque tous les plats. Il faudra donc que je prenne garde à ne pas attraper l'embonpoint des femmes turques, qui vieillit leur silhouette à tel point qu'on a l'impression qu'il n'y a pas de jeunes femmes... mais il est possible aussi que les turcs dérobent aux yeux des hommes de la rue leurs trésors...

Bursa est plus facile à appréhender qu'Istanbul, car plus petite. Aussi nous avons décidé de nous aventurer dans les bus, qui nous permettent de traverser la ville pour moins d'un franc chacun. Nous avons beaucoup fait rire un vendeur de billets par notre obstination à vouloir monter dans un bus qui ne desservait pas notre destination. Il a fini, avec force gestes, par nous intimer l'ordre de rester à côté de sa guérite, d'où il nous ferait signe quand ce serait le bon. Les turcs sont surpris de nous voir emprunter les transports en commun, et nous indiquent à chaque fois de préférence un "dolmus"(taxi collectif qui ne part que lorsqu'il est plein) ou un taxi. Mais ce soir, nous avons compris même comment lire le tableau des horaires, et, un bon plan à la main, la ville nous appartient. Il est bon d'y flâner débarrassés du poids sur le dos...

Mosquées, bazaar de la soie (moins attrayant à mon avis que les "souks"de Tunis, mais nous verrons à Istanbul), et pour finir, délectation suprême, bain turc et massage... Je garde dans la tête les propos de l'employé du bureau d'information touristique à ce sujet, alors que nous lui demandions de quoi nous devions nous munir pour aller au hammam : "First, your body. Second, your money. That's all you need... except if you use something special to wash yourself !". C'était déjà tout un programme. Malheureusement, il y avait plus de touristes que de femmes turques... Mais la chaleur qui ruisselle sur les banquettes de marbre, le bruit de l'eau qui coule de partout, et pour finir, les mains expertes d'une vieille masseuse, qui acheva de pétrir mon dos en plaquant ma joue contre sa forte poitrine, me plongèrent dans l'hébétude que j'en attendais... Propre comme jamais, et tout à fait détendue, je m'installai dans la salle de repos, et engageai la conversation avec deux jeunes françaises, qui finissaient leur voyage.

De retour dans le centre ville, à la recherche d'une "lokanta"qui nous permette de dîner à peu de frais (le hammam coûte très cher comparativement au reste de la vie turque), nous avons été abordés par deux hommes, qui ont insisté pour nous inviter à prendre le thé à une terrasse proche, où l'on fumait le narghilé. Nous nous sommes engagés dans une conversation hasardeuse, mêlant ce que le plus âgé connaissait du français et nos trois mots de turcs, ânonnés avec force recours au lexique. Il fut compliqué d'expliquer que nous voulions aussi leur offrir un verre de thé, puis que nous voulions vraiment prendre le bus pour rentrer...

Demain, nous irons visiter la "Mosquée Verte", la plus belle de Bursa, et nous prendrons la route pour Pergame, retrouver des ruines romaines, plus habituelles à nos regards d'européens...

Samedi 2 septembre
En route pour Bergama

Mausolee vert de Bursa
Le mausolée vert de Bursa

La Mosquée Verte et le Mausolée Vert sont sans aucun doute les joyaux de Bursa, le guide ne nous avait pas trompés... L'envahissement des touristes européens, par cars entiers, était d'ailleurs à la hauteur des beautés que nous avons visitées, de même que l'étalage de souvenirs touristiques, et son corollaire racolage, dans la langue des visiteurs, s'il vous plaît !

Entre Yesil Camii et Emir Sultan Camii, nous avons retrouvé l'un de nos compagnons d'hier soir, qui nous a donc fait un morceau de chemin et un brin de conversation. Emir Sultan est en travaux, et donc fermée à toute visite. Nous n'en avons vu que la cour intérieure, et sa fontaine aux ablutions. C'est une construction particulière que de relier ainsi dans la même enceinte la mosquée et le mausolée, dont nous avons aperçu l'intérieur par les fenêtres : rococo à souhait, mais non dénué de charme...

Dans la rue, nous avons croisé plusieurs petits garçons revêtus d'une toque et d'une cape ornées de fausse fourrure et de scintillantes paillettes. Parmi ces tous jeunes gens, nouvellement promus au rang de "grandes personnes"par la cérémonie de la circoncision, certains, essayant pourtant de garder bonne contenance, faisaient fort la grimace. On peut les comprendre !

Nous sommes revenus à la gare routière juste à temps pour marchander notre billet de bus. L'essai ne fut pas très concluant... mais il est difficile parfois de naviguer entre ses scrupules d'européen "riche", et le souhait de ne pas se laisser rouler !

Les voyages en autocar ne sont pas ce qu'il y a de plus agréable, lorsqu'ils se prolongent dans cette chaleur et sur des routes chaotiques, qui empêchent quasiment toute activité, sauf la rêverie, voire l'assoupissement, les paysages que nous avons traversés étant somme toute assez monotones... Rêverie donc... mais n'est-ce pas là le vrai tempo de l'Orient ? Repassant dans ma tête ces premiers jours de voyage, je nous revois, sac au dos, négocier le prix de votre voyage en car, dormir dans des hôtels sans douche, méditer assis en tailleur sur les tapis d'une mosquée... J'aimerais comprendre, parler le turc, moi blonde aux yeux clairs, accompagnée d'un jeune homme que le teint bronzé et les cheveux noirs font parfois confondre avec un autochtone, et qui n'y entend goutte... pas plus que moi pour le moment d'ailleurs... Il faudra donc que je revienne, que j'apprenne, que je perfectionne le vocabulaire et l'accent... Il serait tellement agréable au cours des heures passées devant un verre de thé, de converser avec les gens d'ici...

Dimanche 3 septembre
Bergama

Ruines grecques et romaines... et soleil de plomb ! C'est la journée la plus chaude depuis notre arrivée en Turquie... et j'ai dû prendre des couleurs !

Les ruines sont malheureusement assez mal conservées à Pergame, bien plus mal qu'en Tunisie par exemple, où le site de Douga notamment m'avait enchantée... Il s'en dégage cependant cette poésie commune à tous les sites gréco-romains, le plus souvent implantés de façon similaire, de sorte que l'on n'y est jamais vraiment surpris... L'Asclépéion ce matin offrait un très beau portique, et un agréable petit théâtre, certes très restauré, mais sans que cela ôte à son charme, selon moi.

Pergame
Pergame

Sur l'Acropole, le temple de Trajan m'a semblé très beau... J'ai simplement regretté que sa restauration en cours m'interdise d'aller flâner entre ses colonnes... Le théâtre, plus grand que celui de ce matin, offre une perspective vertigineuse, d'autant plus qu'on l'aborde par le haut. L'impression se trouve renforcée par la chaleur étourdissante et le violent courant d'air qui s'engouffre dans le tunnel d'accès. Nous avons terminé la visite par les deux Agoras, traversant ainsi tout le site à pied pour redescendre vers la ville. Si les ruines de la ville basse sont moins impressionnantes, il est par contre fort agréable de se séparer des hordes de touristes dégoulinant des cars pour une visite éclair, et de goûter au charme des lieux dans un silence quasi total, animé seulement du crissement des grillons... Nous pûmes fugitivement nous sentir grecs ou romains, imaginant leur vie et leurs sensations quelques siècles plus tôt...

Nous étions pour cette journée en compagnie d'un couple d'Allemands qui doivent avoir à peu près notre âge, et qui partagent notre goût pour le calme des visites à pied. Il est amusant de noter que nous communiquons entre nous essentiellement en anglais... ce qui d'ailleurs doit être assez déroutant pour les gens qui nous croisent, puisque nous continuons en parallèle nos conversations "privées"en français ou en allemand. Tout du moins sommes nous à égalité dans l'exercice permanent de traduction, de nos impressions comme du commentaire de nos guides respectifs. Se retrouver sur une terre si lointaine de nos pays d'origine renforce le sentiment d'identité européenne : nous avons en effet plus de points communs, hors le fait même que nous soyons touristes, qu'avec les Turcs que nous rencontrons. Nous sommes d'ailleurs perçus avant tout comme des européens, et notre équipage composite n'étonne que les autres touristes.

L'arrivée dans la ville moderne de Bergama par des petites ruelles qui sentent l'étable et la basse-cour est pour finir notre équipée tout à fait charmante : nous franchissons tranquillement quelques siècles et plusieurs civilisations, pour replonger dans la Turquie d'aujourd'hui. Nous achevons notre "immersion"par un thé à la terrasse d'un "çay bahçesi", où les hommes jouent au tric-trac en fumant le narghilé. J'apprécie que mon statut d'étrangère me permette d'y pénétrer... car les femmes y sont rares, voire tout à fait absentes, ou bien isolées, entre elles, comme au hammam, à la mosquée, cachées dans une aire reculée de la terrasse...

Lundi 4 septembre
Selçuk (Ephèse)

Nouveau voyage en car, bref passage à Izmir, le temps de changer de véhicule, et nous voici près d'Ephèse, nouveau site antique. La visite est prévue pour demain. Cet après-midi est donc consacré à la flânerie, une fois les sacs déposés dans une charmante pension, dont le patron parle un peu de français, et dont l'un des charmes, or l'ameublement de goût, est un jardin fleuri, où l'on peut prendre son petit déjeuner.

Visite de l'une des plus belles mosquées rencontrées jusqu'ici : Isa Bey Camii est une construction ancienne de pierre claire et de marbre, d'une grande sobriété. On y entre par une cour dont les colonnes "empruntées"au site antique soutenaient des dômes qui couvraient les allées de marbre. Un bassin central et des palmiers complètent ce décor très méditerranéen...

J'ai visité seule la basilique Saint Jean, assez belle, et la forteresse adjacente, où je me suis offert un vertige irrépressible une fois grimpée sur les remparts. Je ne regrettai pas au demeurant d'avoir jeté l'œil sur la vue splendide qui s'offrait depuis le chemin de ronde...

Il me semble que plus nous descendons vers le sud, plus la faconde des habitants s'épanouit. Ils parlent, rient, nous interpellent plus facilement que nulle part ailleurs. Notre descente du car a fait l'objet d'une discussion acharnée entre plusieurs jeunes gens, qui nous vantaient les qualités de leur hôtel, chacun étant bien sûr le plus agréable et pour le meilleur prix ! Nous avions notre idée sur la question (et surtout un bon guide en poche), et c'est avec un air triomphant qu'un jeune garçon, qui n'avait encore que peu parlé, nous a ouvert la route vers l'hôtel... que nous avions sélectionné.

Abordés avant le dîner par un autre jeune homme (qui, troisième fois de la journée, nous a fait une remarque conjointe sur le physique très turc de Jérôme et le bleu très clair de mes yeux), nous sommes invités après le dîner à prendre le thé (hospitalité turque oblige !!!) dans une boutique de vêtements en cuir. Je me demande s'il est possible d'échapper à l'essayage et à la négociation... Mais il se trouve que j'ai bien envie de regarder ces vêtements et d'en connaître le prix. Je commence donc d'enfiler une, deux, trois, quatre vestes longues, noires bien sûr. Lorsque j'ai presque arrêté mon choix sur l'une d'entre elles et que la négociation commence, je juge plus sage de remettre l'achat au lendemain. Le marchand nous a même proposé de nous accompagner sur le site d'Ephèse, à quelques kilomètres, dans sa voiture personnelle. En sortant, nous recroisons un couple d'Allemands, qui nous indique une deuxième boutique, dont les tarifs semblaient plus avantageux. Conversation en français, car la jeune vendeuse est belge, et achève ici la saison touristique pour l'amour d'un beau turc, qu'elle espère bien ramener à l'entrée de l'hiver dans sa Belgique natale). Mais nous ressortons toujours les mains vides. Nous retrouvons le couple de Pergame, et partageons un verre de thé et le récit de nos journées. Une troisième boutique nous fait de l'œil, juste derrière la terrasse. Je m'y aventure, d'abord seule, puis rejointe par Jérôme à la troisième veste, la plus belle de toutes... et à mon heureuse surprise, la moins chère aussi ! Les négociations ont lieu cette fois en anglais, avec une jeune femme d'ailleurs charmante... mais je reste sur ma résolution de ne conclure l'affaire que le lendemain matin. Nous avons passé deux heures et demie à pratiquer ce qui semble être un sport national, et avec grand plaisir ! Demain, j'irai acquérir la veste préférée, et décommander mes autres rendez-vous. Ce sera en turc un exercice difficile : j'ai intérêt à préparer mes phrases !

Mercredi 6 septembre
Bodrum

Nous voici sur la plage... Après l'éreintante et splendide visite du site d'Ephèse, sans doute le plus beau que nous ayons visité jusqu'ici, il est doux de ne rien faire sous le soleil, toujours aussi chaud...

Nous avons donc hier déambulé pendant quatre heures au milieu des ruines, dans des rues pavées de pierre ou de marbre, d'un immense théâtre à la bibliothèque de Celcus, dont la façade est quasi intacte, entre des temples, des fontaines, des thermes, des maisons aux sols pavés de mosaïques, aux murs décorés de marbre ou de fresques... Là plus qu'ailleurs encore, j'étais romaine, ou grecque peut-être, rendant visite aux amis de la maison voisine, discourant philosophie dans la cour de la bibliothèque, rêvant d'un jeune acteur aux traits magnifiques sur les gradins du théâtre...

Bibliotheque de Celcus
Ephèse - Bibliothèque de Celcus

Au-delà de la beauté et du saisissement qu'elles provoquent dans le regard de l'homme du XXème siècle, les ruines antiques sont émouvantes... A travers les pierres encore debout, et ô combien splendides, elles sont le témoignage que, tant d'années avant nous, d'autres hommes ont vécu, aimé, travaillé, espéré, produit de la beauté, réfléchi, recherché la postérité... En même temps, elles sont cruelles, car leur splendeur laisse supposer que des hommes ont transpiré, peiné, souffert, pour empiler ces pierres, les sculpter, les assembler, les polir... Pour élever pareilles grandeurs, il y avait dans les cités grecques et romaines des esclaves, des parias, des prisonniers capturés dans les territoires conquis, dont le travail a permis de construire la gloire et la postérité de ceux qui les ont exploités... Et quelle gloire, quelle postérité, puisque près de vingt siècles après, d'autres hommes s'émerveillent encore du génie urbaniste et artistique d'une civilisation depuis longtemps disparue, mais dont les empreintes semblent pourtant si fraîches, malgré les outrages du temps, et les pillages de celles qui lui ont succédé...

On se demande ce que, dans vingt siècles, il restera de notre passage sur cette terre... et de quelle façon seront interprétés les signes que nous aurons laissés... Que sera le monde à ce moment là ? Semblerons-nous aux yeux des hommes du futur des barbares, des fous, des bizarres, ou au contraire seront-ils épatés de ce que déjà, vingt siècles avant eux, nous sommes capables de faire ? Mais on ne construit plus aujourd'hui aussi solidement qu'au temps des cités antiques, et notre civilisation, décidément, s'inscrit dans l'éphémère...

Temple d'Adrien
Ephèse - Temple d'Adrien

Grande et laborieuse conversation hier soir avec notre hôte, en français, avec force recours au dictionnaire et moult éclats de rires. C'est un homme délicieux, et plein de raffinement, comme en témoigne l'aménagement de la pension, dans une maison particulière. Sur le pallier de notre chambre, une belle commode surmontée d'une grande glace, une banquette et un fauteuil pour lire dans le courant d'air frais de la fenêtre, fumer une dernière cigarette avant de s'endormir... ou meubler une insomnie en griffonnant des pages... Le jardin est tout aussi charmant, fleuri de roses, avec une tonnelle pour abriter les tables où nous déjeunons à l'abri du trop grand soleil. Charmante aussi cette façon d'apporter sur la table des figues fraîches ou une grappe de raisin, pendant que nous discutons. Il est actuellement en retraite, mais nous avons appris qu'il était architecte, et qu'il a travaillé huit ans à la restauration de Sainte Sophie à Istanbul. Nous avons regretté qu'il ne puisse nous accompagner dans notre prochaine visite : c'eut été passionnant ! Mais nous avons échangé nos adresses, nous promettant bien d'organiser une rencontre si jamais nous revenions en Turquie. A la rentrée, il prendra des cours de Français au Consulat à Instanbul. Pour ma part, j'aimerais bien prendre quelques cours de turc, si jamais je reviens dans ce pays...

Ici, à Bodrum, c'est autre chose... Nous sommes au bord d'une plage, à quelques kilomètres de la ville, que nous irons visiter demain. C'est très touristique, et pas forcément au meilleur sens du terme ! Les restaurateurs s'y font plus racoleurs que jamais, et les prix sont multipliés par deux par rapport à nos étapes précédentes ! Mais que ne ferait-on pas pour goûter à l'eau si bleue et si transparente de la Mer Egée ! C'est là d'ailleurs le seul vrai plaisir du lieu, car la plage n'est pas très belle, en bordure de route, bruyante, étroite, couverte d'un sable grisâtre et un peu caillouteux... Je sens néanmoins qu'il sera bon d'y dormir pour se reposer tout à fait, et changer un peu de nos frénétiques visites !

Samedi 9 septembre
Pamukkale

La tenue de mon journal de bord se relâche... mais c'est que la cadence de nos visites s'accélère, pour nous permettre de boucler notre programme avant de prendre demain midi le bateau pour Istanbul, ultime et splendide étape de notre voyage, pour laquelle j'ai jugé bon de réserver 5 jours pleins, qui nous permettront de voir l'essentiel sans trop courir !

Mais revenons quelques jours en arrière, à Bodrum donc, notre étape balnéaire... et aussi notre unique grasse matinée, puisque jeudi matin nous avons émergé à midi ! Plage pour commencer la journée, puis passage rapide à Bodrum, accompagné d'une visite éclair du château : arrivés 20 minutes avant la fermeture (notre guide portait des indications erronées), nous avons couru plus qu'autre chose dans un dédale de portes, escarpe, contre-escarpe, remparts et tours, d'où la vue sur le port et la mer plus bleue que jamais valait bien toutefois notre essoufflement ! Glace et thé sur le port ensuite, accompagnés d'une lecture qui, liée à l'ambiance très touristique et méditerranéenne du port, m'a donné un moment l'impression d'être en vacances en France : c'était "Libé"de la veille. Rien d'exceptionnel dans ce numéro-là, pourtant épluché comme jamais : il était bon, au milieu du voyage, de faire un bref retour vers nos racines ! Il est vrai cependant qu'avec ce soleil et le rythme calme auquel nous nous sommes accoutumés, les pages sur la rentrée des classes et les projets politiques du gouvernement prenaient un relief singulier...

Vendredi matin, nous avons failli manquer le bus pour Pamukkale, un site tout à fait insolite, par ses falaises de calcaire où des sources d'eau chaude (37 à 40°) ont formé de larges vasques qui s'étagent jusqu'en bas d'un large cirque, et par la nécropole antique qui prolonge le site, véritable paysage d'apocalypse, amas de tombes défoncées, de tumulis apparemment intacts, de sanctuaires encore debout... Ces deux aspects confèrent au lieu une ambiance étrange, tout à fait différente de ce que nous avions rencontré jusqu'alors, et qui contraste brutalement avec le petit village d'en bas, totalement dédié au tourisme et au folklore local : étalages d'onyx, de bijoux, de tapis, de vêtements, alternent avec les terrasses de restaurants et les bureaux des compagnies de bus. Il y a même des chameaux, qui d'un air las et blasé, promènent les touristes au son des grelots pendus à leur longue encolure. Le garçon du restaurant où nous avons dîné parlait quelques mots de français. Il nous a prêté le temps du repas le livre dans lequel il apprend notre langue, un petit guide de conversation en fait, qui nous a fait rire par ses formules désuètes... mais nous a aussi appris quelques phrases utiles.

Pamukkale
Pamukkale

Lever tôt aussi ce matin, pour un nouveau départ vers le dernier site antique de notre voyage : Aphrodisias. Très beau musée rempli de statues grecques, thermes romains où perdurent de beaux pavements de marbre et quelques bassins, théâtre malheureusement en cours de restauration, et donc interdit à mes habituelles flâneries et à la station prolongée sur les gradins. Le petit odéon, tout de marbre vêtu, et intact, était lui aussi protégé par des barbelés, eux-mêmes surveillés par des gardiens jaloux des règlements. Du temple d'Aphrodite, il reste quelques colonnes aux dimensions imposantes, qui se détachent sur le ciel toujours aussi bleu. Il restait, pour la fin de notre ballade en plein air, le "plus beau stade antique du monde", selon le guide bleu... et qui ne démérite pas en effet à cette appellation ! On est d'autant plus saisi qu'il est masqué par les flancs d'une petite colline, et qu'on le découvre soudain, d'un seul coup d'œil, en arrivant au sommet. J'ai été très impressionnée par ces gigantesques gradins, auxquels aucune restauration n'a été nécessaire pour arriver jusqu'à nous, et nous livrer cette étonnante vision. Il suffirait d'un peu de désherbant sur la piste, pour qu'instantanément on puisse lui rendre ses fonctions d'antan... Il est malheureusement trop grand pour entrer dans le petit objectif de notre appareil photo, et comme pour le site d'Ephèse, nous devrons nous contenter du souvenir des yeux... Cela n'en justifiait que mieux mon avide contemplation !

Pour parvenir à ce site, nous avons traversé des paysages sans doute parmi les plus beaux et les plus grandioses qu'il nous a été donné d'admirer en Turquie. Montagne ocre, qui semble sculptée dans le sable au départ de Pamukkale, sommets plus imposants et routes sinueuses pour la suite... Lorsque le chauffeur du bus a allumé la radio, qui diffuse cette musique si nostalgique, qui ressemble à celle que j'ai entendue en Tunisie, en plus mélancolique encore, et devant la beauté de ce qui défilait devant moi, les larmes me sont venues aux yeux, et j'ai compris alors que, comme en quittant Tunis, j'aurai le cœur serré dans quelques jours en décollant du sol turc...

Ce soir, changement de décor : Izmir est une grande ville, où les hôtels sont chers, bruyants et plutôt sales... Demain, j'embarque pour la plus longue traversée maritime que j'aie jamais faite... et lundi, découverte de l'une des villes les plus mythiques d'Europe...

Dimanche 10 septembre
Izmir

Embarquement dans quelques heures après une nuit éprouvante : chaleur, bruit infernal de la rue (l'hôtel est au carrefour de deux boulevards), et mauvais lit, qui laisse un souvenir désagréable à mes épaules et à mon dos...

Nous nous sommes si mal débrouillés ce matin que je n'aurai pas l'occasion de visiter le bazaar d'Izmir, vrai bazaar turc pourtant s'il en est... Mais il était impossible de déposer les sacs dans le bureau de la compagnie maritime, et je ne me sentais pas le courage de déambuler avec mon sac sur le dos... d'autant que la nuit prochaine, sur le pont du bateau, risque d'être assez inconfortable ! Il faut donc songer dès maintenant à ménager mes vertèbres !

Petit déjeuner turc, toujours complet et délicieux (oeuf mollet, tomate, olives, fromage, pain, beurre et confiture), dans un troquet à proximité du port, où j'attends, devant une tasse de thé, que Jérôme revienne avec les provisions de voyage qu'il faut redescendre acheter dans le centre, car le quartier du port n'est qu'une zone industrielle, sans boutique, sans marché... pour tout dire assez sinistre !

Le folklore de la ville, ce sont de petites calèches à cheval, qui promènent les touristes (apparemment essentiellement turcs) sur le front de mer, dans l'odeur pestilentielle qui mêle les émanations des eaux portuaires et les déjections des chevaux, contenues dans de petits sacs qui se balancent sous leur queue... Délicieux, non ? Mais peut-être le charme désuet de la calèche, son doux balancement et les pompons colorés qui dansent au cou des chevaux ont le pouvoir de faire oublier ces désagréments...

A Izmir, seules les rues d'une certaine importance et les boulevards portent un nom, le plus long étant bien sûr dédié à Atatürk. Les ruelles portent des numéros, qui vont croissant lorsqu'on se rapproche du port... Celle qui prend à gauche du café où je suis installée porte le numéro 1472... Impressionnant, non ? Amusant, à tout le moins, que cette pratique tout à fait New-Yorkaise voisine avec les calèches à chevaux... Mais j'ai déjà eu l'occasion de remarquer que la Turquie est un pays de contraste, ce qui est d'ailleurs l'un des éléments de son charme !

La radio branchée dans le café diffuse une espèce de jazz, qui peut fugitivement me laisser penser que je suis déjà en Europe... mais je sais que vingt heures de traversée seront nécessaires pour rejoindre le vieux continent, dans une ville qui pourtant me semble plus orientale que tout ce que j'ai vu ici... La voix qui commente chaque morceau et en énumère les interprètes possède un timbre du plus pur style "France Musique"... et cela me laisse à penser qu'une fois de plus, la culture se mondialise, s'uniformise... à moins qu'à partir de matériaux similaires on ne puisse imaginer et renouveler à l'infini... Mais même ici le monde devient rationnel, et la civilisation occidentale, véritable modèle, gagne du terrain ! J'ai du mal à comprendre pourquoi celle-là plutôt qu'une autre...

Lundi 11 septembre
Istanbul

Nous voici enfin dans la ville objet de tous mes rêves, de tous mes désirs. Dans un affreux jeu de mot, je m'autorise cependant à dire : "C'est Byzance !".

Pour y arriver, vingt heures de traversée en ferry boat, "on the desk"... Même si le pont arrière est très prisé dans l'après-midi pour y prendre un bain de soleil, il y souffle, jusqu'à la tombée de la nuit, un vent diabolique, qui fume mes cigarettes plus vite que moi, on y est empesté par la fumée de la grande cheminée, et assourdi par le bruit des machines, à moins que ce ne soit la soufflerie de la climatisation des cabines, qui interdit de se parler à moins de cinquante centimètres. Y dormir est une autre affaire encore : les transats de bois se révèlent assez durs, et l'on ne sait comment mettre ses jambes pour ne pas se meurtrir entre les lattes de bois. L'air nocturne y est moite, collant, poisseux de sel et de kérosène... et les lampadaires restent allumés toute la nuit ! Nonobstant ces désagréments, il est splendide d'avoir perpétuellement vue sur la mer, sur les rivages et les îles que nous croisons, et, la nuit, sur le reflet de la lune dans l'eau...

Le coucher de soleil fut beau, mais il fut surtout étrange de découvrir Istanbul noyée dans la brume, comme dans une rêverie, la silhouette seule des minarets et les dômes des mosquées qui bordent le rivage se découpant sur un ciel gris, à peine départagée d'une eau lisse et opaque...

Petit moment de flottement, au débarquement, pour se repérer exactement sur le plan, le port où s'était amarré le bateau n'étant pas spécifiquement indiqué. Un peu au hasard, nous entrons donc dans un parc, où s'affairent des ouvriers qui ramassent les feuilles, décrochent ou raccrochent des fils aux réverbères, au milieu de kiosques fermés, ou à moitié démontés. Il régne une ambiance étrange de désaffection, de lendemain de fête, lorsque les lampions sont éteints... mais c'est il est vrai lundi matin !

Débouchant au travers d'une muraille crénelée, nous nous repérons enfin à une plaque de rue : nous venons de traverser le parc qui entoure Topkapi, et sommes entrés dans Istanbul par la Sublime Porte ! C'est là un heureux présage, qui nous rassérène. Arrêt petit-déjeuner dans un bar, dont les tables couvertes de vitres par-dessus de désuètes nappes de dentelles, affichent cartes postales, monnaies, cartes de visite, tickets de transport ou de spectacle de tous les routards qui ont emprunté le même itinéraire que nous. Nous ajoutons notre signature à l'ouvrage : dernier ticket de RER utilisé avant le départ pour la Turquie, revêtu comme tous cette année des oiseaux révolutionnaires de Folon, "carte jeune"de Jérôme, périmée depuis moins de dix jours. Le garçon les glisse aussitôt sous la vitre, et nous confirme que nous sommes dans la bonne direction pour rejoindre l'hôtel sélectionné dans le guide, à deux pas de là. L'existence d'un hammam dans l'établissement m'a attirée. La foule des routards qui stationnent dans le hall au milieu d'un amas de sacs à dos, et la question de l'hôtesse à une Allemande : "Do you want to sleep on the floor ?", me découragent tout à fait. Nous rebouclons les sangles de nos sacs, et je suggère de téléphoner à mon deuxième choix, pour éviter de nous scier les épaules et les jambes inutilement. Impossible d'obtenir la communication, et je ne sais toujours pas si c'est faute de savoir utiliser le téléphone turc... ou si la ligne de l'hôtel était vraiment toujours occupée. Un jeune instanbuliote fait profit de notre désarroi, en nous proposant un hôtel à proximité "clean, cheap, new, quiet". Nous n'en demandons pas davantage ! C'est en effet en plein centre, en face d'une ancienne prison turque désaffectée, qui ne sert plus que de décor au tournage de films (une voiture de la TV turque stationne d'ailleurs devant la porte, aussi bien gardée que si les lieux regorgeaient réellement de prisonniers). Ce n'est pas luxueux, mais je crois surtout que, dans ce pays si bruyant, nous apprécierons le précieux silence à l'heure de nous endormir ! Et puis, de la terrasse, d'un seul regard, on embrasse Sainte Sophie et la Mosquée Bleue...

Sainte Sophie
Sainte Sophie

Le lundi n'est pas un jour faste pour le tourisme : la quasi-totalité des musées y est fermée. Nous avons pu cependant découvrir la Mosquée Bleue, puis Süleymanie Camii, Bajazet Camii, et nous perdre dans le Grand Bazaar, où un jeune marchand de tapis, parlant très bien le français, nous réconcilia avec sa confrérie. En effet, avant même que nous ayons pu entamer une quelconque visite, un autre turc, parlant aussi notre langue, nous avait abordés sur l'hippodrome, et entraînés dans sa boutique, pour un cours parfait sur les différentes sortes de tapis, la signification des motifs, la manière de les faire "voler"... et surtout l'art de vendre turc ! Tout y passa, du "prix d'amis"justifié par son invitation à venir passer des vacances dans sa maison à Cannes, aux règles de l'Islam qui commandent au plus riche de venir en aide au plus pauvre (il nous vendrait donc à perte, tant pis). Nous apprîmes un peu plus tard que le prix en question n'était ni plus ni moins que le tarif des tapis de même facture et de même dimension...

Mosqquee Bleue
la Mosquée Bleue

Nous avons fort agréablement terminé la soirée en contemplant le "Son et Lumières"de la Mosquée Bleue, ce soir en français, et qui offre aux regards, de la plus belle façon, l'architecture de ce mythique monument. Pour finir, nous avons suivi avec raison les conseils de notre guide pour choisir notre restaurant : bien qu'à proximité immédiate des deux lieux sans doute les plus touristiques de la ville, les tables de "Sultanhamet Köftecisi"sont essentiellement occupées par des turcs. Les köfte sont excellentes, le yaourt, frais du matin, divin... et l'addition très douce.

Ce soir, je suis tout à fait à Istanbul, tout à fait sous le charme de la ville, qui m'offre son plus beau visage, celui pour lequel j'ai entrepris ce voyage, celui que j'attendais...

Mardi 12 septembre
Istanbul

Sainte Sophie est à la hauteur de sa réputation, même si elle est bien vieille et bien abîmée, même si la lumière du jour flétrit un peu le rose de ses murs, magnifié par les éclairages nocturnes... J'ai pu y contempler enfin ces mosaïques à fond d'or si souvent représentées dans les livres d'histoire, et si finement réalisées. Malheureusement, l'Islam étant iconoclaste, un certain nombre d'entre elles ont définitivement péri sous le plâtre et le badigeon blanc... Celles qui ont survécu n'en sont que plus précieuses, et laissent imaginer la splendeur passée de cette ancienne basilique byzantine.

Mosaique Ste Sophie
Mosaïques de Sainte Sophie

Pour les tapis et kilims, nous devrons nous contenter de ce que montrent les marchands du bazaar, car le musée, dans la Mosquée Bleue en cours de restauration, est fermé. Après un détour par la "citerne basilique", impressionnant ouvrage souterrain, qui fut la réserve d'eau des palais de la ville sous l'empereur Constantin, nous sommes donc allés traîner du côté de l'Aqueduc de Valens, dont les larges vestiges donnent la mesure impressionnante.

Nous errons de mosquée en mosquée... Kalender Camii, ancienne église byzantine dont il reste de beaux parements de marbre sous une voûte de briques roses, et dont le mihrab est curieusement désaxé par rapport à la nef... qui n'avait pas été construite pour être orientée vers la Mecque ! Sehzade Camii préfigure assez bien en somme la Süleymaniyé : si les dimensions en sont plus réduites, l'esprit de l'architecte Sinan y est déjà bien présent. Quant à Fatih Mehmet Camii, elle est surtout remarquable par la grande aire dallée qui l'entoure, clôturée de murs, de bâtiments, et où se déploie toute une activité, tant marchande que religieuse, puisque l'école coranique y fonctionne toujours. Pour une fois, nous croisons aussi des femmes turques, dont certainement des sœurs musulmanes, si j'en crois leurs voiles et leurs habits noirs. Je n'ose pas m'aventurer dans le centre de la mosquée, et reste sagement agenouillée dans le petit enclos féminin. Le lieu le plus charmant reste malgré tout la cour à portiques, où la fontaine aux ablutions est entourée de quatre arbres, tout à fait insolites et splendides. Le point commun, et sans doute l'un des charmes aussi de ces trois mosquées est bien l'absence de touristes et du brouhaha, qui leur rend la quiétude et la solennité nécessaire au recueillement. Il y a d'ailleurs beaucoup de turcs en prière... et nous essayons de rester discrets.

A côté de Sehzade, je me laisse tenter par un thé vendu sous un arbre par un marchand des rues, qui avait installé ses réchauds à l'abri d'une balustrade, qui lui tenait lieu de "bar". Tout à côté, dans le même jardin public où s'égaient des enfants sur les balançoires et les toboggans, un vieux turc qui parle quelques mots de français tient un tir à la carabine. Jérôme fait presque "carton plein"... et crée un attroupement bluffé par son adresse. Je suis bien sûr nettement moins efficace, et m'en tire par un grand rire en expliquant que les armes à feu ne sont vraiment pas une affaire de dame !

Plus loin à côté de Fatih Mehmet, nous découvrons un quartier commerçant typiquement turc, dans de petites rues, aussi pittoresques que celles aux vieilles maisons de bois, traversées derrière l'Aqueduc. J'y achète, à l'étonnement du marchand, et avec l'aide d'un jeune turc qui parle trois mots d'anglais, le service à thé selon mes vœux, c'est à dire simple comme celui dans lequel boivent les turcs tous les jours. Rien à voir avec le verre décoré pour touristes du bazaar !

Enfin, avant de reprendre un bus pour rejoindre notre hôtel, assez éloigné, nous dînons dans une lokanta sans doute peu fréquentée des touristes. Le patron, vraiment très prévenant, sort acheter une pastèque pour honorer notre commande, poussant même le raffinement jusqu'à la goûter dans notre assiette, pour vérifier qu'elle est bien "nice and sweet"(elle l'est). On pourra ensuite dans nos civilisations occidentales parler du service !

Agréable journée, donc, sans doute plus "istanbuliote"que celle des "troupeaux"déversés par les cars devant les monuments les plus célèbres de la ville... Et vraiment, Istanbul est aussi magique que je l'attendais : elle m'émerveille, m'attendrit, me captive, m'attache, me conquiert tout à fait, maintenant que sa taille et son mythe ont fini de m'effrayer...

Mercredi 13 septembre
Istanbul

Aujourd'hui, visite de Topkapi... Il n'était pas inutile de prévoir la journée entière, pour déambuler entre les murailles qui protègent aux regards extérieurs ce qui est bien un joyau... même s'il est quelque peu altéré par la foule des touristes qui s'y pressent... Les collections des musées archéologiques sont belles, surtout celles du Musée de l'Ancien Orient, qui contient quelques très belles pièces de Mésopotamie et de la civilisation assyrienne... Malheureusement, beaucoup de salles sont fermées, en cours de restauration ou sans gardien, on ne sait pas.

Topkapi
Topkapi

Le Palais de Topkapi est remarquable par ses jardins intérieurs, et la succession de bâtiments et pavillons qui forment parfois un véritable labyrinthe, comme le harem, dont la visite, en anglais, trop rapide et trop "encombrée" (groupes de 50 personnes) pour que l'on ait vraiment le temps de s'imprégner de la beauté et de l'ambiance particulière de ces salles, souvent aveugles, éclairées seulement par de petites lucarnes de verre enchâssées dans les plafonds. Les faïences murales et le décor des dômes sont splendides, et à eux seuls ils parviennent à recréer la féerie du lieu... Avec l'aide de quelques lectures, on peut imaginer la vie recluse de ses habitants...

Interieur Topkapi
Topkapi - Intérieur

Les collections de vaisselle, de joyaux, de vêtements sont certes superbes, mais présentées de façon trop figée, dans des vitrines qui obèrent parfois totalement l'architecture, le décor et la destination initiale des pièces dans lesquelles elles sont montrées. Mais pour qui veut bien faire l'effort de regarder et d'imaginer, il est possible encore de recréer les fastes du passé...

Le hammam de Cogologlu est quant à lui sans doute identique à ce qu'il fut, et conserve ses fonctions... Le massage est toujours aussi agréable... même si l'on peut déplorer l'absence de piscine chaude comme à Bursa... A la sortie, nous aurons la preuve que nous ne sommes pas encore à l'abri de la ruse des jeunes turcs... Jérôme veut se faire raser chez un "berber". Nous entrons chez celui dont l'échoppe jouxte le hammam... où je suis sans doute restée pour un moment la risée des garçons coiffeurs : celui qui m'a proposé un massage du visage pendant que Jérôme se fait raser a les mains tellement agiles que je dois lui pincer les doigts pour l'empêcher d'envahir mon décolleté. Jérôme se fait aussi couper les cheveux... mais manque de s'étrangler devant la note ! Nous aurions dû être plus patients, et chercher un peu plus bas dans les ruelles un vieux barbier, sans doute plus raisonnable... à tous égards ! Istanbul n'a pas fini de nous donner des leçons !

Jeudi 14 septembre
Istanbul

Grand Bazaar
Grand Bazaar

Ouf ! Eprouvante journée... malgré ses charmes... Le Grand Bazaar regorge de monde, de boutiques, de marchandises... On peut trouver presque tout au Bazaar, mais surtout des vêtements, des bijoux, des tapis, des poteries, et aussi mille objets essentiellement destinés aux touristes. On entend donc marchander en anglais, en allemand, en italien ou en espagnol même, parfois en français, peu en turc. Notre petit vocabulaire produit donc son effet, même si nous le mâtinons d'anglais... Il semble qu'il n'y a pas de règle, pas de loi dans cette joute entre acheteurs et vendeurs... certains refusent de discuter, comme si c'était leur faire offense, d'autres au contraire se vexent si nous jetons l'éponge avant eux. Il y en a même un qui tente de nous culpabiliser en nous traitant de "capitalistes"! Je ne saurais jamais si j'ai payé pour mes emplettes un prix raisonnable... ou un tarif "touriste"... Mais je ne regrette pas quoiqu'il en soit de m'être livrée à ces jeux... Il reste maintenant à faire entrer tout cela dans nos sacs à dos...

Pour demain, ultime journée istanbuliote, nous reviendrons sagement à la visite de palais sur les rives du Bosphore, et clôturerons peut être la journée par un dîner en compagnie du jeune marchand de tapis du bazaar, qui avait déjà déjeuné ce midi lorsque nous sommes passés l'inviter...

Vendredi 15 septembre
Istanbul

Ultime journée istanbuliote, ultime journée turque... Un peu désordonnée, il faut bien le dire... J'avais prévu en effet de passer la journée sur le Bosphore, sur la rive européenne pour commencer, puis sur la rive asiatique... Mais notre lever a été plus tardif qu'à l'accoutumée... et surtout l'attente pour visiter Dolmabahse beaucoup plus longue que prévu, à telle enseigne que je me suis mordu les doigts de n'avoir pas emporté mon livre, pour tuer cette heure et demie dans la file des touristes... La visite néanmoins valait le coup d'œil... même si toujours un peu trop rapide... Ce palais est véritablement une accumulation, de lustres de cristal, de parquets en marqueterie, d'horloges en argent, de tapis précieux, le tout noyé dans un écrin de rideaux, tentures murales et tableaux sombres, dans le même goût baroque et chargé... J'avoue tout de même avoir préféré Topkapi, plus oriental, et finalement plus clair, malgré l'absence de fenêtre dans la majeure partie des pièces et des couloirs... Dolmabahse, ce pourrait être Versailles en plus chargé, en plus dense. Mais la grande salle de réception du Sultan, ouverte sur les jardins et le Bosphore, n'a vraiment rien à envier à la Galerie des Glaces !

Dolmabahse
Dolmabahse

Mais en sortant par ces jardins si bien entretenus, il est trop tard pour espérer trouver un ferry qui nous fasse arriver sur l'autre rive avant la fermeture de Beyerbeley.

Nous avons fini au sommet de la Tour de Galata, pour admirer Istanbul d'en haut, nous en remplir les yeux avant que d'en partir, avant d'errer dans les ruelles encombrées du quartier dans lequel nous étions le premier jour de notre voyage. Partis à la recherche des pâtisseries recommandées par le guide du routard, nous avons dégusté des profiteroles version turque : la glace des choux y est remplacée par une sorte de crème, ma foi plutôt bonne, bien que le résultat final n'ait plus grand'chose de commun avec ce que nous avons l'habitude d'appeler ainsi en France.

Nous voulions revoir une dernière fois la Mosquée Bleue, mais, les encombrements istanbuliotes valant bien ceux de Paris aux heures de pointe, nous sommes arrivés après la fermeture des portes... Abordés dans la grande cour par l'énième vendeur de tapis, nous avons sacrifié une dernière fois au rituel, précisant bien cependant à l'avance que nous n'avions aucune intention d'acheter. Le vendeur, pourtant assez déterminé, a fini par se décourager, et nous avons engagé une conversation assez intéressante sur les modes de vie comparés des français et des turcs, entrecoupée malgré tout de commentaires sur le placement judicieux que constitue un tapis turc. Notre hôte en a profité pour compléter ses connaissances en français, nous avouant qu'il trouve notre langue très difficile. Il est surtout compliqué pour un gosier turc de prononcer les diphtongues nasales, et le "r" français, qui n'existent pas dans sa langue. Il est par ailleurs amusant de savoir comment nous sommes perçus par la population turque : moins "étranges"que les Japonais. Il a été très surpris d'apprendre que nous ne possédons ni téléviseur, ni machine à laver la vaisselle. J'ai particulièrement apprécié son sens de l'à propos, son humour et sa poésie, lorsqu'il nous a suggéré d'acheter un tapis pour remplacer la télévision : le contempler nous permettrait de nous remémorer nos meilleurs moments en Turquie. Mais il ne croyait déjà plus à sa vente, et il nous a souhaité de faire ensemble un mariage heureux... et alors de penser à lui, pour revenir lui acheter, s'il n'était pas mort entre temps, de quoi réchauffer les sols de la petite maison avec jardin qu'il nous imagine acquérir au retour de notre voyage de noces !!

Nous avons dîné seuls, car Engin, le marchand de tapis du bazaar, est décidément très occupé. Demain matin, nous prendrons notre ultime petit déjeuner dans le bistrot repéré le premier jour, et où nous sommes retournés plusieurs fois depuis. Ce matin encore, le patron, s'est moqué des "marchands de tapis"turc : il nous a expliqué que Topkapi est sa maison, mais qu'il la trouve un peu grande, et que, si nous voulons, comme nous sommes de très bons amis, il nous fera un très bon prix. Je lui ai répondu que je voulais d'abord visiter Dolmabahse avant de faire mon choix... mais que si le prix est vraiment très bon, nous pourrions acheter les deux !

 

 

© EclatDuSoleil